Le Moi idéalisé : ce tyran


Je devrais être plus sympa, plus sportif,  plus mince, plus sérieux...

     Je devrais être moins paresseux, moins discret, moins égoïste, moins sensible...

 

Eva Pierrakos (le chemin de la transformation) affirme que la majorité d’entre nous grandissons en croyant que nous ne méritons pas d’être aimé seulement pour nous même. C’est pourquoi, nous faisons des efforts désespérés pour nous montrer à la hauteur d’une image idéale de soi. Nous sommes d’ailleurs les créateurs de cette image idéale.

 

Nous menons une lutte constante pour porter ce masque et continuer à faire illusion avec cette image idéalisée de nous-même. Arriver à projeter vers l’extérieur cette image idéale n’est pas facile et cela entraîne alors détresse et frustration dans notre vie. Finalement, le résultat est donc opposé à celui espéré.

 

 

La raison de la création de ce masque ou image idéalisée de soi est de créer une protection universelle. En effet, la douleur fait partie de l’expérience humaine et elle commence d’ailleurs dès la naissance. Nous connaissons heureusement des moments agréables mais la souffrance existe et on la craint. Cette image idéalisée que l’on se crée n’est qu’un moyen de tenter d’éloigner un sentiment d’insécurité et un manque de confiance en soi. Ou plus encore, d’éloigner de nous le malheur, la douleur et sans doute la mort. C’est en jouant ce rôle qui ne correspond pas à notre véritable identité que l’on espère retrouver le bonheur, la sécurité et la confiance en soi. Au contraire, notre image idéale ne fait qu’entretenir notre sentiment d’être malheureux. En réalité, c’est seulement en vivant notre véritable identité que l’on peut retrouver la paix de l’âme avec une confiance en soi saine et authentique.

 

Devenir-Zen.fr
Source : Common Wikimedia

Les fleurs du mal, Charles Baudelaire, Illustration 1900.


Pour Eva Pierrakos, Il faut démasquer l’image idéale de nous-même et reconnaître la façon dont elle se manifeste en nous. Il y a un lien entretenu entre notre sentiment malheureux et notre image de nous idéalisée. Cela demande du travail mais dissoudre notre moi idéal est le seul moyen possible pour découvrir notre « être véritable », d'avoir le sentiment de vivre pleinement notre vie et de trouver notre dignité personnelle.

 

 

Le moi idéalisé : ce tyran intérieur

 

La crainte de la douleur et de la punition

Dès le plus jeune âge, nous avons subi un endoctrinement sur l’importance d’être sage et parfait comme un ange. En cas de désobéissance, une punition nous était infligée. La pire punition étant peut-être que nos parents nous retirent leur affection. Ils étaient en colère et nous pouvions avoir l’impression de ne plus être aimé. « Mal se conduire » a donc été associé à la punition et au chagrin et « bien se conduire » aux récompenses et au bonheur. Quelque part, être sage et parfait devenaient un impératif voire une question de vie ou de mort. Difficile d’être aussi sage et parfait que ce que le monde attendait de nous ! Nous ne l’étions pas et il fallait le cacher. Avec un sentiment de culpabilité secret, nous avons commencé à mettre notre masque idéal pensant que ce stratagème nous apporterait protection et bonheur. Devenus adultes, nous avons fini par oublier l’existence de cette façade trompeuse. Pourtant, nous ressentons toujours cette culpabilité qui est celle de faire semblant d’être celui ou celle que nous ne sommes pas, celle de nous forcer à entrer dans un schéma qui ne nous correspond pas, celle de s’acharner à devenir cette fausse identité.

 

De la difficulté à remettre en cause le moi idéalisé

Ce qui augmente la difficulté de remettre en cause notre moi idéal, c’est qu’il est souvent construit sur des critères moraux élevés. Où est le mal à vouloir toujours être correct, compréhensif, plein d’amour, à ne jamais se mettre en colère, à ne pas avoir de défauts, à tendre vers la perfection ? Le problème est que nous avons du mal à accepter notre imperfection, notre orgueil, notre manque d’humilité. Nos critères moraux élevés ne sont qu’un moyen de nier notre imperfection et d’éviter de nous accepter tel que nous sommes au temps présent (donc imparfaits). D’autres difficultés qui empêchent de se voir tel que l’on est vraiment sont la honte de soi, la peur de se faire démasquer, le sentiment de culpabilité, l’anxiété, la crispation… Il y a aussi cette peur profondément enfouie qui nous fait croire que ce serait la fin du monde si l’on ne se montrait pas à la hauteur de ses propres critères de l'idéal, si l’on abandonnait son masque, ses faux-semblants.

 

Il arrive aussi que l’image idéale de soi ne puisse pas être considérée comme bonne, morale ou éthique. C’est le cas de la propension à l’agressivité, à l’hostilité, à la fierté ou à l’ambition exacerbée qui pour certains est glorifiée ou idéalisée. La personne qui glorifie de telles tendances négatives croit qu’elles sont une preuve de force, d’indépendance et de supériorité. Pour eux, la bonté peut être considérée comme de la faiblesse, de la vulnérabilité ou de la dépendance ! Exprimer de la bonté, c’est la honte pour eux car ce sont des durs, pas des faibles ! Pourtant, ils ne se rendent pas compte  que rien ne rend aussi vulnérable, n’engendre autant de peur que l’orgueil.

 

Dans la majorité des cas (pour vous sans doute aussi !), l’image idéale de soi est une combinaison des deux tendances : des critères moraux trop exigeants et impossibles à suivre avec de l’orgueil de se sentir invulnérable, distant et supérieur. Vous remarquerez d’ailleurs que les deux tendances sont contradictoires et donc particulièrement éprouvantes pour notre esprit.

 

On peut également comparer le moi idéal à l’idéalisation que nous faisons de notre partenaire lorsque l’on est amoureux (il est parfait et on le défend). Allez dire à quelqu’un d’amoureux qu’il idéalise son partenaire sans risquer de le fâcher… Dans notre cas, nous sommes amoureux de nous-même et nous nous idéalisons.

 

Le moi idéalisé : ce tyran intérieur

Les exigences du moi idéalisé sont impossibles à satisfaire et pourtant nous ne renonçons jamais à y parvenir. Nous nourrissons intérieurement une tyrannie de la pire espèce. Nous ne nous rendons pas compte de l’impossibilité d’être aussi parfait et de l’impossibilité de se montrer à la hauteur de telles exigences. Nous sommes alors envahis par le sentiment d’être un incapable et ce sentiment nous plonge alors dans la détresse. Cette détresse, parfois inconsciente, peut se manifester en faisant porter la responsabilité de l’échec par le monde extérieur, les autres, la vie. C’est un moyen classique pour ne pas voir notre propre échec. De nombreuses crises personnelles reposent sur ce dilemme (incapacité à se montrer à la hauteur) et non sur des difficultés extérieures. La réalisation de notre moi idéalisé est un échec et notre semblant de confiance s’évapore. Freud évoque également un mécanisme simple de défense du moi qui consiste à ramener le bien à soi (introjection) et le mauvais aux autres (projection).

 

Certains ont conscience que ce moi idéalisé est impossible à satisfaire. Ils savent qu’ils sont imparfaits mais, malgré tout, ils continuent de faire croire qu’ils le sont ! Ils désespèrent et un sentiment d’échec peut les hanter toute leur vie.

 

Les sentiments de culpabilité, d’échec, de frustration et de honte sont les signes les plus évidents des méfaits du moi idéalisé. La tyrannie de notre moi idéal repose donc sur une impression de fausse honte et de fausse culpabilité que celui-ci produit lorsque l’on ne se montre pas à la hauteur. De plus, le moi idéalisé manifeste également des faux besoins artificiels et supplémentaires comme le besoin de gloire, de triompher ou de satisfaire sa vanité ou son orgueil. Chercher à les satisfaire est sans fin et sans véritable épanouissement.

 

L’acceptation de soi

Une volonté sincère de s’améliorer doit nous amener à accepter notre personnalité telle qu’elle « est » « maintenant » ! (et non comment elle « devrait » être aujourd’hui ou demain). Dans ce cas, notre recherche de la perfection et la découverte de domaines où nous ne sommes pas à la hauteur de nos exigences ne nous feront plus sombrer dans la dépression, l’anxiété ou la culpabilité. Au contraire, cela nous renforcera et nous gagnerons une vision objective de nous-même. Au final, cela nous libérera. Assumer la responsabilité de ses travers ou de ses faiblesses revient à dire « je ne suis pas mon moi idéalisé ». C’est accepter également les conséquences sans se défendre, sans chercher des excuses ou accuser les autres.

 

La création du moi idéalisé a pour but de construire une confiance en soi et ensuite trouver le bonheur. Or plus notre moi idéal devient fort, plus notre confiance en soi est fragilisée. Il est effectivement de plus en plus difficile de se montrer à la hauteur, d’être satisfait de soi et le sentiment d’insécurité augmente alors. C’est un vrai cercle vicieux sournois. Plus on a recourt au moi idéalisé, plus on s’éloigne de notre véritable identité. Le seul moyen de connaître la véritable confiance en soi, c’est de s’affranchir de ce moi idéalisé, ce tyran impitoyable.

 

Qui suis-je vraiment ? Ce moi idéalisé est une supercherie, un robot, une imitation rigide et artificielle de notre être à qui l’on donne toute notre énergie. Cela au détriment de notre véritable développement. Notre véritable moi ou vraie identité fonctionne suivant la perfection de ce que l’on est maintenant.

 

Qui suis-je vraiment ? Il est vital de se poser cette question profonde pour que notre véritable identité réagisse puis libère notre intuition et notre spontanéité. Se poser cette question, c’est chercher à retrouver la confiance en ses sentiments autant que l’on peut en avoir en ses facultés de penser ou de raisonner.

 

Qui suis-je vraiment ? Se poser la question, c’est devenir plus lucide. C’est prendre conscience des dégâts que le moi idéalisé a pu occasionner et découvrir ainsi (douloureusement) que ce que l’on estimait louable chez soi n’est peut-être qu’orgueil et faux semblant.

 

Renoncer au moi idéalisé

Renoncer au moi idéalisé n’est pas si facile et demande du courage. Cela peut s’apparenter à un combat pour la vie ou la mort. Nous persistons à croire que nous avons besoin du moi idéalisé pour vivre et être heureux. Mais un jour, on comprend lucidement que la réalité est tout autre. On prend conscience de la pression que notre moi idéalisé exerce sur nous. On prend conscience de la honte, de la tension, du stress, de la peur qu’il nous inflige. On découvre cette formidable autopunition que l’on s’inflige tout seul. Alors, une sensation de liberté inconnue peut apparaître, comme une seconde naissance.

 

Se sentant menacé, le moi idéal luttera. La colère et la culpabilité qui jadis étaient projetées sur les autres et sur le monde extérieur risquent fort de se retourner contre nous-même. Il est tellement plus facile de projeter cette agressivité sur les autres parce que prendre conscience de se haïr est insupportable. Mais la nouvelle liberté intérieure acquise nous permettra d’affronter la vie et d’y tenir notre place. Car lâcher le moi idéalisé, c’est gagner en lâcher-prise. C’est retrouver la fantastique liberté de s’abandonner à la vie parce qu’il n’y a plus rien à cacher ni à soi ni aux autres.

 

Notre moi véritable pourrait nous sembler moins intéressant au premier abord. Mais l’on comprendra vite qu’il est paix et sécurité, ce que l’on cherchait depuis toujours. Le tyran et son fouet ont disparu et nous pouvons enfin nous réaliser pleinement.

 

Le moi idéalisé, c’est la « quantité » alors que le moi véritable, c’est la « qualité ». Le moi idéalisé veut la perfection de suite et il a ses hautes exigences spécifiques alors que le moi véritable a le temps, sait que la perfection est impossible et il ne s’en afflige pas. Le moi idéalisé croit que plus on est centré sur soi, plus on est sûr de soi. Le moi véritable pense le contraire, l’égocentrisme interdit toute confiance en soi. La motivation du moi idéalisé c’est l’égocentrisme alors que celle du moi véritable c’est l’allocentrisme (privilégier autrui). C’est pourquoi, selon que l’on vit le moi véritable ou le moi idéalisé, la motivation à la vie est clairement différente. On peut donc effectivement parler de renaissance, de retour à soi (moi véritable) après s’être perdu en chemin.

 

 


 

Que me dicte constamment mon moi idéal ?
Que suis-je pressé(e) de réussir ?
Dans quel domaine je m’efforce à réussir et pourtant sans plaisir ?
Les objectifs que je me fixe me minent-ils ?
Suis-je spontané(e) ?
Ai-je le sentiment d’être sur la bonne route ?
Ai-je été un(e) enfant sage comme un ange ?
Est-ce que je suis frustré(e) de ne pas progresser assez vite ?
Est-ce que je prends le temps de vivre ?
Est-ce que je suis satisfait(e) de moi jusqu’à présent ?
Est-ce que je vie en fonction de celui(celle) que j’aimerais être (demain) ?
Est-ce que je me dois d’être constamment à la hauteur ?
Est-ce que je culpabilise de ne pas en faire assez ?
Est-ce que mon ambition m’étouffe ?
Est-ce que je ne confondrais pas mon moi idéal avec moi-même ?
Suis-je vraiment aussi parfait(e) que je l’imagine ?
Est-ce que je ne m’en demande pas trop ou toujours de plus en plus ?
Si je meurs demain, aurai-je une impression d’inachevé ?

Finalement, Qui suis-je vraiment ?


 

Source : d’après le livre de Eva Pierrakos, le chemin de la transformation.

 

Note : Eva Pierrakos parle du moi idéalisé. A ne pas confondre avec le moi idéal ou/et idéal du moi évoqué par Freud. Celui qui semble s’en rapprocher le plus est Herman Nunberg qui définit le moi idéal comme étant une formation intrapsychique inconsciente narcissique.

Eva et John C. Pierrakos son mari (psychatre et écrivain)


 

Vous pourrez lire également :
"Culpabilité et perfectionnisme" ou "le complexe de l'imposteur" de la rubrique "Enquête de Soi".

N'hésitez pas à laisser un commentaire sur cet article !

 


Commentaires : 0